20.8.09


“Raconte”. Le musée et le travail de mémoire



Classé sous musée, Exposition, mémoire, muséologie







Au gré de mes lectures, je cueille parfois des citations d’auteurs qui n’ont rien à voir avec la muséologie mais qui me semblent exprimer à merveille les fondements de ce que nous faisons dans les musées. Une de nos missions est en effet de préserver et communiquer le témoignage vivant qui fait partie également du patrimoine mondial, comme on le reconnaît de plus en plus.


Mais quel est l’intérêt de ce travail, pris en charge dans le cas du Centre d’histoire de Montréal particulièrement par son Musée de la personne ww.muséedelapersonne.ca . Pourquoi faire parler, écouter et enregistrer les récits de vie ? Une accumulation un peu vaine de souvenirs ou un travail nécessaire ?


L’écrivain Milan Kundera, dans son roman L’ignorance, publié en 2003 chez Gallimard, évoque l’expérience ambivalente des émigrés tchèques après la chute du mur devant leur possible retour dans le pays qu’ils ont quitté sous le régime communiste, comme son personnage Irena, et l’expérience de ceux qui sont restés. L’aventure mythique d’Ulysse lui sert de miroir antique pour ancrer une réflexion dont je cite un extrait (pp.36-37) :


« Pendant les vingt ans de son absence, les Ithaquois gardaient beaucoup de souvenirs d’Ulysse, mais ne ressentaient pour lui aucune nostalgie. Tandis qu’Ulysse souffrait de nostalgie et ne se souvenait de presque rien. On peut comprendre cette curieuse contradiction si on se rend compte que la mémoire, pour qu’elle puisse bien fonctionner, a besoin d’un entraînement incessant : si les souvenirs ne sont pas évoqués, encore et encore, dans les conversations entre amis, ils s’en vont. Les émigrés regroupés dans des colonies de compatriotes se racontent jusqu’à la nausée les mêmes histoires qui, ainsi, deviennent inoubliables. Mais ceux qui ne fréquentent pas leurs compatriotes, comme Irena ou Ulysse, sont inévitablement frappés d’amnésie. Plus leur nostalgie est forte, plus elle se vide de souvenirs. Plus Ulysse languissait, plus il oubliait. Carla nostalgie n’intensifie pas l’activité de la mémoire, elle n’éveille pas de souvenirs, elle se suffit à elle-même, à sa propre émotion, tout absorbée qu’elle est par sa seule souffrance. (…) Pendant vingt ans il (Ulysse) n’avait pensé qu’à son retour. Mais une fois rentré, il comprit, étonné, que sa vie, l’essence même de sa vie, son centre, son trésor, se trouvait hors d’Ithaque, dans les vingt ans de son errance. Et ce trésor, il l’avait perdu et n’aurait pu le retrouver qu’en racontant.. (…)Mais à Ithaque il n’était pas un étranger, il était l’un des leurs et c’est pourquoi l’idée ne venait à personne de lui dire : « Raconte ».


« Raconte ». Le récit permet donc d’abord à celui qui le porte de retrouver et de consolider le trésor de son expérience et ainsi, de le préserver dans sa propre mémoire. En sollicitant cette mémoire, le musée devient un déclencheur et contribue à la préservation de ce patrimoine personnel. Tant mieux s’il peut préserver de manière plus tangible ce témoignage par son enregistrement et sa diffusion. Quoiqu’il en soit, le simple fait de demander à une personne de se raconter permettra à sa mémoire d’exister, de s’enraciner dans le présent pour devenir une partie de son quotidien et de ceux qui l’entourent.



Le patrimoine, c’est d’abord dans la vie qu’il se forme avant d’être adopté et transmis par la collectivité et par les institutions qui en ont la mission.


Jean-François Leclerc
Muséologue

Centre d'histoire de Montréal

1 comentário:

antonior disse...

gostei de ler para reflectir sobre o papel da memória na expressão criativa.

Curioso o texto de Kundera quando diz que a nostalgia e a sua languidez levam ao esquecimento, pelo abandono...