30.9.07

Ideias / Reflexão de Hugues de Varine para XII Atelier Internacional MINOM - Lisboa / Setúbal


Quelques idées sur le musée comme institution politique


Du 26 au 28 octobre 2007, se tiendra à Lisbonne (Portugal) l'atelier du Minom sur le thème "saisir le changement" (voir http://minom-icom.net/).



Pour me préparer à cette rencontre des acteurs de la nouvelle muséologie dans le monde, je me suis efforcé de trouver quelques idées pour provoquer la réflexion sur la relation du nouveau musée au développement et donc au changement.

hdevarine@interactions-online.com
Il n'y a rien de plus politique que la volonté de jouer un rôle dans le changement des sociétés, des techniques, des cultures, des économies, des relations internationales, des modes de développement. C'est même une idée subversive, qui ne plaît pas toujours aux politiciens et aux technocrates.

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Le monde, et chacune de nos communautés, est divisé entre deux catégories d'acteurs:
- les shareholders : des individus ou des groupes qui possèdent une part d'une société ou d'une ressource. Les shareholders d'une société possèdent collectivement cette société. Ils s'efforcent donc d'accroître la valeur de leur société,
- les stakeholders : des personnes ou des organisations qui ont un intérêt légitime pour une situation, une action ou une entreprise (d'après les définitions de Wikipedia).
Si nous tentons d'appliquer ces deux termes à la relation entre nos communautés et le patrimoine de nos territoires, considéré comme le principal capital social, culturel et économique de ces territoires, nous constatons que nous sommes en même temps:
- propriétaires de notre patrimoine, c'est à dire shareholders, puisque nous en héritons et que nous sommes chargés de l'entretenir et de le valoriser. Comme tout détenteur d'actions dans une société, nous sommes à la fois propriétaires de nos patrimoines personnels ou familiaux et co-propriétaires du patrimoine global, paysage, urbanisme, traditions, usages, légendes, climat, etc.
- ayant-droits de notre patrimoine, c'est à dire stakeholders, car nous avons un intérêt légitime (culturel, affectif, économique, social) à ce patrimoine et à son devenir. Toute modification à l'aspect visible et sensible de ce patrimoine nous affecte et nous souhaitons être consultés, participer à la décision et à certaines actions, au point même de nous mobiliser dans des associations si nous estimons être privés d'une partie de notre patrimoine commun.
… et tout cela de manière aussi bien individuelle que collective.
Pensons à cette responsabilité, qui est celle de nous tous et pas seulement de quelques professionnels. Une responsabilité de propriétaires et d'usagers.

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Nous sommes exposés au changement, comme êtres vivants, comme citoyens et comme êtres culturels, ou plutôt à des changements qui nous viennent de l'extérieur et sur lesquels nous avons apparemment peu de prise, sauf par l'intermédiaire de votes périodiques sans grande signification. Autrefois, on parlait de "tournant", le monde était sans cesse à un tournant ! Depuis quelques années, on parle de "crise", nous allons de crise en crise, dans notre environnement immédiat comme dans un cadre global ! En réalité, le monde et l'environnement personnel de chaque être humain changent sans cesse depuis la préhistoire, plus ou moins vite. Certains de ces changements sont dus à notre propre action, d'autres, le plus grand nombre, nous sont imposés de l'extérieur. Il ne faut pas les qualifier automatiquement de crises, car c'est grâce à eux que l'humanité avance, pour e meilleur ou pour le pire.
Or nous ne sommes guère préparés à dominer ces changements, ces crises, ou ces tournants, ou même à les comprendre. Nous apprenons à les subir et plus ils sont complexes, plus nous nous sentons incapables de réagir, autrement que par le refus ou le repli sur soi.
En réalité, il existe des solutions, à partir du moment où nous nous considérons comme des acteurs positifs de notre communauté et de l'avenir de nos territoires, à partir en particulier du patrimoine global qui en constitue l'une des principales ressources. Il faut pour cela un instrument qui peut être le musée, ou du moins un musée d'un type nouveau, tel qu'il se construit dans le champ de la Nouvelle Muséologie depuis plus de quarante ans. Ce musée peut être un instrument essentiel de mobilisation et de mise en mouvement du patrimoine.

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L'intervention du musée, comme instrument d'accompagnement du changement au profit des communautés et des individus, considérés à la fois comme shareholders et comme stakeholders de leur territoire et de leur patrimoine, peut prendre trois formes, simultanément ou successivement. Cette intervention doit se faire dans un cadre et avec un objectif de développement local, c'est-à-dire tourné vers l'avenir et non pas vers un culte du passé, du beau, de l'exceptionnel. Et le développement est pas multidimensionnel, il ne peut se limiter à sa dimension culturelle, ou à une stratégie exclusivement touristique.
Voyons donc ces trois formes de l'intervention muséale:

Le changement imposé : le musée libérateur
Le nouveau musée, appuyé sur sa triple base territoriale, communautaire et patrimoniale, peut (et doit) libérer l'esprit critique, apporter une information contextualisée, promouvoir l'expertise d'usage, utiliser la culture vivante comme contrepoids à la culture dominante. Il va transformer progressivement le "visiteur" à qui sont proposés des évènements en "acteur" ou même en "sujet" de démarches de développement auxquelles il aura choisi de s'associer. Le changement se fera avec lui, au plus près de sa vie propre.

Le changement maîtrisé : le musée pédagogue
Pour aller plus loin, il faut être capable de maîtriser le changement, ce qui suppose l'acquisition de savoirs et de mécanismes qui donneront à l'individu et à la communauté les outils de sa participation au changement, de manière constructive. Le musée est alors une passerelle entre les promoteurs du changement et ceux qui le vivent. Cela signifie rendre ceux-ci capables de comprendre les techniques et les langages utilisés, d'avoir confiance dans leur capacité de contribuer personnellement et collectivement à certains projets, d'être à même de mieux préparer leurs enfants à la vie qui les attend, et surtout de développer leur propre esprit critique.

Le changement voulu : le musée créateur
Il s'agit ici, non plus de simplement se déterminer face aux changements exogènes, mais bien de créer une offre nouvelle, différente, faisant appel à la créativité individuelle et collective, scientifique, technique, artistique. Ici, le musée provoque et encourage à l'initiative. Il exprime toute la plus-value que la communauté peut donner à son patrimoine, pour le valoriser, le transformer, l'enrichir. Il ouvre de nouvelles pistes, accueille des propositions individuelles ou celles de groupes locaux. Il fait appel à des compétences techniques et à des expertises d'usage disponibles sur le territoire, il les aide à se faire reconnaître et à formuler des propositions.

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Le patrimoine lui-même doit subir le changement ou le maîtriser.
Le changement le plus fréquent est le changement d'usage ou de sens. Un musée traditionnel est un coffre-fort où sont entreposés comme des trésors des éléments de patrimoine qui sont morts parce qu'ils ont perdu leur sens, leur utilité, leur valeur (sauf pour le savant qui fait des choix subjectifs en fonction de ses connaissances ou de son goût). Cela s'applique aussi à bien des monuments.
Un autre changement est dû à l'abandon, à l'érosion (y compris touristique), c'est-à-dire à la ruine rapide (en cas de guerre par exemple) ou lente (par perte de signification ou de moyens).
Or le patrimoine devrait suivre le changement et s'y adapter. Le patrimoine n'est pas une chose du passé, il représente une continuité qui se poursuit dans le présent et dans le futur. Pour cela il faut l'aider, pas nécessairement par la conservation pure et simple ou la muséalisation. Et certainement pas par la simple financiarisation, mais par une réflexion aussi collective que possible sur les usages possibles de ce patrimoine. Car c'est de transformation qu'il s'agit, au service du développement et non pas de la culture ou de la science.
Le musée doit ici devenir un centre de ressources, un laboratoire économique, technique et culturel pour la gestation de ces solutions dans le cadre de ce développement que l'on veut "soutenable".

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L'accumulation, la muséalisation et la conservation du patrimoine ne sont pas soutenables à très long terme. Nos territoires et nos pouvoirs se chargent actuellement d'obligations institutionnelles pour l'éternité qu'ils ne pourront pas maintenir indéfiniment, ne serait-ce que pour de simples raisons financières. Des musées ferment, des monuments pourtant classés se dégradent irrémédiablement. Et pourtant on classe toujours plus, on crée tous les jours des musées, depuis cinquante ans, et dans le monde entier. Et cela la plupart du temps sans tenir compte de l'intérêt réel des territoires et des communautés d'appartenance, au nom d'une notion autoritaire et totalement passéiste de "patrimoine national" ou de "patrimoine universel". Veut-on muséaliser tous nos territoires ? Il y a de plus en plus de cas où le respect du patrimoine, culturel ou naturel, est un obstacle pour le développement. Il me semble préférable de laisser le patrimoine "respirer" au sein de communautés de plus en plus responsables (d'où le rôle de l'éducation patrimoniale et du musée) et évoluer, en se détruisant, en se transformant et en se créant, comme cela a toujours été le cas.

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Il faut des professionnels d'un genre particulier, pour réussir une politique patrimoniale de développement soutenable, ancrée dans la profondeur des territoires et des communautés. Essayons de dresser leur profil (qui naturellement recouvrira plusieurs métiers) :
- des leaders communautaires conscients et engagés (ou prêts à s'engager) dans le développement de leur territoire,
- des personnes formées, et désireuses de se perfectionner, dans les domaines très variés dont relève le patrimoine,
- la capacité d'initiative, de réaction, d'innovation, de communication,
- le sens de la médiation culturelle et sociale,
- la compréhension des interactions entre public et privé, politique et administratif, sans pour autant renoncer à une hiérarchie de valeurs.
Cela suppose la reconnaissance de la muséologie populaire et communautaire comme une discipline à part entière, et plusieurs démarches parallèles:
- un recrutement mixte, endogène et exogène,
- la reconnaissance de l'égalité, à compétences équivalentes, entre les bénévoles et les salariés,
- une formation continue appuyée sur de nombreuses sources de connaissance (et pas seulement de l'université),
- la solidarité entre les musées et leurs personnels pour s'épauler mutuellement par le partage d'expérience.
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